Mardi 17 Mai 2022
PATRICE
Lundi, 13 Décembre 2021
pq12ph
 
ALEXIS… Où on retrouvera Alexis, chantre de los toros (2)…
 
« … En disant que les incidents des corridas sont toujours les mêmes, j’ai été trop loin, et je vais vous conter un fait qui m’a été certifié par des témoins oculaires.
 
Il y a quelques années, les habitants de Séville lurent un jour avec surprise, sur l’affiche de la course, cette suscription inusitée : 
 
« Quand le troisième taureau aura combattu les picadores et reçu trois paires de banderillas, un jeune pâtre, par lequel il a été élevé, paraîtra dans la place. Il s’approchera du taureau, le caressera, et détachera les banderillas l’une après l’autre, après quoi il se couchera entre ses cornes. »
 
L’annonce d’un aussi singulier intermède attira au cirque une affluence immense. Le troisième taureau parut ; c’était un animal parfaitement encorné et très brave ; il éventra quatre chevaux en quatre bonds, reçut les banderillas et se mit à mugir. Alors, contre l’usage, tous les lidiadores disparurent, et le taureau, resté seul dans l’arène, continua de trotter en faisant sauter sur son cou les javelots ensanglantés.
 
Tout à coup, un sifflement prolongé se fit entendre. Le taureau s’arrêta et écouta. Un second sifflement le fit venir vers la barrière. En ce moment, un jeune homme, vêtu en majo, sauta dans l’arène, et appela le taureau par son nom : Mosquito ! Mosquito ! L’animal, reconnaissant son maître, vint à lui caressant et apaisé. Le pâtre lui donna sa main à lécher, et de l’autre se mit à le gratter derrière les oreilles d’une façon qui paraissait fort réjouir le pauvre animal ; puis, il détacha doucement les banderillas qui déchiraient le garrot de Mosquito, le fit mettre à genoux, et se coucha sur son dos, la tête entre ses cornes.
 
Le taureau reconnaissant semblait écouter avec bonheur un air campagnard que chantait le berger. L’admiration de la foule, jusqu’alors contenue par la surprise éclata avec une violence tout andalouse. Ce furent des cris de joie dont on ne peut se faire une idée, si l’on n’a pas vu une plaza de toros. En entendant ces applaudissements frénétiques qui avaient accompagné toutes ses douleurs, le taureau, jusqu’à ce moment charmé, parut se réveiller et renaître à la vie réelle.
 
Il se releva tout à coup, et poussa un mugissement. Le pâtre s’éloigna bien vite, mais il était trop tard. L’animal, comme furieux d’avoir été trahi, lança le jeune homme vers le ciel d’un coup de tête, le reçut sur ses cornes, le perça, le piétina, et le mit en pièces malgré les efforts des chulos. La corrida fut suspendue, et, chose phénoménale en Espagne, le public consterné évacua silencieusement la place.
 
Je ne dois pas omettre de vous dire, en terminant, que les courses de taureaux, celles de Madrid du moins, rachètent ce qu’au dire des gens très scrupuleux elles peuvent avoir de cruel par un résultat pieux et tout-à-fait humain.
 
Les hôpitaux de Madrid sont en possession de ces combats, et ils cèdent ce privilège à un entrepreneur moyennant une redevance annuelle de 60.000 francs. On donne par année vingt-huit courses , qui rapportent chacune 16.000 francs de recette environ. Les frais sont considérables : il faut payer six ou huit taureaux, quinze ou vingt chevaux, sans compter l’entretien et l’administration du cirque, les palefreniers, les bouviers, les charpentiers, les selliers, etc., même le chirurgien, toujours prêt à recevoir les blessés à l’ambulance, tandis que le prêtre attend les moribonds dans la chapelle.
 
En outre, les acteurs, comme vous pensez, ne font pas gratuitement ce terrible métier. On donne 1500 francs par course à Montés, près de 1000 francs au Chiclanero, une once (80 fr) à chaque picador, une demi-once à tout banderillero, un napoléon aux chulos.
 
Quoi qu’il en soit, une excellente spéculation, en ces temps d’industrie, serait, à mon avis, d’importer à Paris ces drames vivants et superbes. Ils auraient un succès immense, et le Champ-de-Mars ne serait pas assez grand pour contenir la foule ; mais beaucoup de choses s’opposent à cette innovation : la police d’abord, qui s’imagine qu’un pareil spectacle pourrait rendre barbares nos mœurs, que le théâtre a mission d’adoucir et de châtier, selon la devise discutable, je crois, et assurément intempestive : Castigat ridendo mores.
 
Puis, il serait presque impossible de se procurer des taureaux de combat. Les plus féroces des animaux de cette espèce nés en France sont des agneaux auprès des taureaux espagnols, que l’on ne pourrait conduire au loin ; car, terribles tant qu’ils vivent à l’état sauvage, errant dans les steppes et foulant une herbe succulente, ils perdent leur férocité dès qu’on les rapproche des hommes, et s’affaiblissent en changeant de fourrage. Aussi, les corridas n’existent-elles qu’en Espagne. Celles du Mexique sont pitoyables, et celles de Lisbonne sont hideuses.
 
C’est dans la Péninsule qu’il faut les voir, et je dis avec confiance à tous les flâneurs que le boulevard ennuie : Allez à Madrid, et vous ne regretterez pas le voyage.
 
En partant jeudi prochain, vous arriverez lundi avant l’heure de la course. »
 
Alexis de Valon : « Où on retrouvera Alexis, chantre de los toros (2).
 
« …..En disant que les incidents des corridas sont toujours les mêmes, j’ai été trop loin, et je vais vous conter un fait qui m’a été certifié par des témoins oculaires.
 
Il y a quelques années, les habitants de Séville lurent un jour avec surprise, sur l’affiche de la course, cette suscription inusitée : 
 
« Quand le troisième taureau aura combattu les picadores et reçu trois paires de banderillas, un jeune pâtre, par lequel il a été élevé, paraîtra dans la place. Il s’approchera du taureau, le caressera, et détachera les banderillas l’une après l’autre, après quoi il se couchera entre ses cornes. »
 
L’annonce d’un aussi singulier intermède attira au cirque une affluence immense. Le troisième taureau parut ; c’était un animal parfaitement encorné et très brave ; il éventra quatre chevaux en quatre bonds, reçut les banderillas et se mit à mugir. Alors, contre l’usage, tous les lidiadores disparurent, et le taureau, resté seul dans l’arène, continua de trotter en faisant sauter sur son cou les javelots ensanglantés.
 
Tout à coup un sifflement prolongé se fit entendre. Le taureau s’arrêta et écouta. Un second sifflement le fit venir vers la barrière. En ce moment, un jeune homme, vêtu en majo, sauta dans l’arène, et appela le taureau par son nom : Mosquito ! Mosquito ! L’animal, reconnaissant son maître, vint à lui caressant et apaisé. Le pâtre lui donna sa main à lécher, et de l’autre se mit à le gratter derrière les oreilles d’une façon qui paraissait fort réjouir le pauvre animal ; puis, il détacha doucement les banderillas qui déchiraient le garrot de Mosquito, le fit mettre à genoux, et se coucha sur son dos, la tête entre ses cornes.
 
Le taureau reconnaissant semblait écouter avec bonheur un air campagnard que chantait le berger. L’admiration de la foule, jusqu’alors contenue par la surprises éclata avec une violence tout andalouse. Ce furent des cris de joie dont on ne peut se faire une idée, si l’on n’a pas vu une plana de toros. En entendant ces applaudissements frénétiques qui avaient accompagné toutes ses douleurs, le taureau, jusqu’à ce moment charmé, parut se réveiller et renaître à la vie réelle.
 
Il se releva tout à coup, et poussa un mugissement. Le pâtre s’éloigna bien vite, mais il était trop tard. L’animal, comme furieux d’avoir été trahi, lança le jeune homme vers le ciel d’un coup de tète, le reçut sur ses cornes, le perça, le piétina, et le mit en pièces malgré les efforts des chulos. La corrida fut suspendue, et, chose phénoménale en Espagne, le public consterné évacua silencieusement la place.
 
Je ne dois pas omettre de vous dire, en terminant, que les courses de taureaux, celles de Madrid du moins, rachètent ce qu’au dire des gens très scrupuleux elles peuvent avoir de cruel par un résultat pieux et tout-à-fait humain.
 
Les hôpitaux de Madrid sont en possession de ces combats, et ils cèdent ce privilège à un entrepreneur moyennant une redevance annuelle de 60,000 francs. On donne par année vingt-huit courses , qui rapportent chacune 16,000 francs de recette environ. Les frais sont considérables : il faut payer six ou huit taureaux, quinze ou vingt chevaux, sans compter l’entretien et l’administration du cirque, les palefreniers, les bouviers, les charpentiers, les selliers, etc., même le chirurgien, toujours prêt à recevoir les blessés à l’ambulance, tandis que le prêtre attend les moribonds dans la chapelle.
 
En outre, les acteurs, comme vous pensez, ne font pas gratuitement ce terrible métier. On donne 1,500 francs par course à Montès, près de 1,000 francs au Chiclanero, une once (80 fr.) à chaque picador, une demi-once à tout banderillero, un napoléon aux chulos.
 
Quoi qu’il en soit, une excellente spéculation, en ces temps d’industrie, serait, à mon avis, d’importer à Paris ces drames vivants et superbes. Ils auraient un succès immense, et le Champ-de-Mars ne serait pas assez grand pour contenir la foule ; mais beaucoup de choses s’opposent à cette innovation : la police d’abord, qui s’imagine qu’un pareil spectacle pourrait rendre barbares nos mœurs, que le théâtre a mission d’adoucir et de châtier, selon la devise discutable, je crois, et assurément intempestive : Castigat ridendo mores.
 
Puis, il serait presque impossible de se procurer des taureaux de combat. Les plus féroces des animaux de cette espèce nés en France sont des agneaux auprès des taureaux espagnols, que l’on ne pourrait conduire au loin ; car, terribles tant qu’ils vivent à l’état sauvage, errant dans les steppes et foulant une herbe succulente, ils perdent leur férocité dès qu’on les rapproche des hommes, et s’affaiblissent en changeant de fourrage. Aussi les corridas n’existent-elles qu’en Espagne. Celles du Mexique sont pitoyables, et celles de Lisbonne sont hideuses.
 
C’est dans la Péninsule qu’il faut les voir, et je dis avec confiance à tous les flâneurs que le boulevard ennuie : Allez à Madrid, et vous ne regretterez pas le voyage.
 
En partant jeudi prochain, vous arriverez lundi avant l’heure de la course. »
 
Alexis de Valon : « La decima corrida de toros»/ Revue des Deux Mondes, période initiale, tome 14, 1846 
 
Datos
 
Le vicomte Marie Charles Ferdinand, dit Alexis de Valon, est un archéologue, voyageur et écrivain français, né à Tulle en 1818 et mort à Saint-Priest-de-Gimel (Corrèze) en 1851.
 
Le vicomte de Valon meurt accidentellement par noyade en 1851, en tombant dans l'étang de Saint-Priest-de-Gimel, près de Tulle, où sa famille avait son château.
 
Œuvres :
 
« Une année dans le Levant », Paris, J. Labitte, 1846
 
« Nouvelles et chroniques » : Aline Dubois ; Le Châle vert ; Catalina de Erauso ; François de Civille, Paris, 1851.
 
« Nos aventures pendant les journées de février », récit publié par Alexandre de Laborde, Paris, 1910. Corrida de toros ». 
 
Patrice Quiot
 
 

Paul Hermé

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