Mardi 22 Septembre 2020
ZAHIRA
Mardi, 15 Septembre 2020

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Retour dans le passé pour une escapade authentique d’un Nîmois à Séville...

J’ai reçu de l’ami Patrice Quiot, qui comme moi a fréquenté le lycée qui fait face aux arènes de Nîmes au début des années 60 (c’était vraiment le monde d’avant !), un texte retraçant ses pérégrinations sévillanes autour des années 70 qui m’a personnellement pas mal ému, d’autant plus que j’ai bien connu à l’époque cet hôtel Zahira, au même titre que certains établissements de la même catégorie dans le même barrio, assez proche de la Maestranza. Folklos, authentiques, parfois pittoresques, voire décalés, mais toujours terriblement humains et bien tenus, ou presque !

Avec l’autorisation de l’auteur, je me fais ci-dessous un plaisir de le publier...

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Hostal « Zahira » Calle San Eloy, 43, 41001 Sevilla

Pour le situer, quand tu sors de la pension, que tu prends à gauche et que tu fais deux cents mètres, tu arrives à Canalejas où au n°1 tu as le « Colón ».

On y allait faire les beaux le soir.

Quand tu prends à droite en sortant de la même et que tu fais quatre cents petits mètres après le croisement avec la c/O’Donnell, tu arrives à la place où le Mac Do fait le coin, tu ne t’y arrêtes pas et tu tires jusqu’à la confitería « La Campana » dans Sierpes.

J’y allais secrètement me  gaver de cortadillos de cidra, de lenguas de almendra ou de tortas de polvorón.

L’hostal « Zahira » fut le premier endroit où à la fin des seventies, nous descendions ; nous, c’était - fijos-  mon frère, le « Rubio » et moi, accompagnés selon les années de quelqu’un plus.

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Là, quand pour entrer tu avais passé la porte qui, comme il se doit, était en fer forgé, tu arrivais dans le hall  qui comme il se doit  était carrelé et comme il se doit décoré de plantes grasses dans des pots en faïence aux motifs, comme il se doit, d’azulejos.

Au cas où tu n’aurais pas compris, tu comprenais vite que tu étais bien à Séville, d’autant qu’à la réception tu avais le privilège de noter un magnifique « Pulse el timbre » écrit au feutre sur un morceau de carton qui côtoyait un « Libro de quejas y reclamaciones » relié en toile et, en face de toi, dans d’admirables cases en contreplaqué couleur crème, le tableau des clés grosses comme celles d’un garage, chacune d’entre elles parfaitement identifiée par un numéro inscrit sur une plaque en bakélite marron.

De luxe.

Derrière le comptoir, t’accueillait un homme flaco comme un palo dont le dit comptoir arrivait aux épaules, parlant couramment l’andalou et qui était sourd.

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On se fit vite collègue avec lui que bien évidemment, on ne l’appela  plus que « Le Sourd »  qui nous prit en affection parce qu’on aimait les toros, ainsi que dire des conneries, et lui aussi.

« Le Sourd » avait un âge indéfinissable, lisait des bandes dessinées, supportait le « Betis » et faisait ses dévotions au « Cachorro »  dont la Hermandad « Pontificia, Real e Ilustre Hermandad y Cofradía de Nazarenos del Santísimo Cristo de la Expiración y Nuestra Madre y Señora del Patrocinio en su Dolor y Gloria» a  comme vous le savez son siège à Triana !

Mais, comme notre ami ne pouvait aller à la Maestranza dans la mesure où il était également commis à exercer le métier de veilleur de nuit, « Le Sourd » écoutait la corrida au transistor et nous rendait son commentaire lorsqu’on en revenait en nous demandant des précisions sur la prestation d’un tel qui selon lui  « tenía menos detalles que la Seat Marbella » ou d’un tel « qui, como la tortilla, le faltaba la sal » ou d’un autre tel « que es de aúpa ».

C’était le même sourd qui nous réveillait le matin mais, pour le faire, il ne se servait nullement du téléphone qui selon ses codes était trop impersonnel et préférait venir délicatement taper à la porte de la chambre selon le code : « Pa la la, pom, pom ; pa la la, pom, pom ; pa la la.. » et qui, un soir où nous voulions aller dans une casita un peu privée, avait eu la délicate attention de nous remettre un petit morceau de papier sur lequel il avait écrit «  Atiende a estas ‘uenas personas ».

Nous adorions « Le Sourd » et si on avait pu, on l’aurait ramené avec nous à l’arrière de la 504.

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A l’hostal « Zahira » Calle San Eloy, 43, 41001, Sevilla, les chambres étaient impeccables.

Sol en lino vert agrémenté de trous de cigarettes, pas de climatisation et, ce qui est  beaucoup plus rare, pas de télé en face des lits individuels recouverts d’un tissu en une sorte de pilou orangé du meilleur goût qui s’accordait parfaitement à la décoration des murs tendus de papier à rayures.   Ce qui était bien, c’est que comme il n’y avait pas de fenêtre, on pouvait concentrer toute notre attention sur les cadres en bois doré qui présentaient des photos de couchers de soleil ou sur les sous-verre qui mettaient en valeur la Giralda et des saints en prière en faisant gaffe, au vu de l’exigüité́ du lieu, à ne pas les décrocher en enfilant la chemise.

Dans le cuarto de bano, au-dessus du lavabo un peu plus grand qu’un petit aquarium, un miroir agréablement piqué, des petites savonnettes vertes « Maja » enveloppées dans du papier vert et des serviettes de bain effrangées, fines comme du papier à cigarettes et qui mesuraient quarante centimètres.

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A  l’hostal « Zahira, le service de ménage des chambres était assuré par une femme qui avait à peu près cinquante herbes, pesait sept arrobas, portait une blouse bleue en nylon, était affublée d’une moustache naissante et qui considérait mon petit frère avec une attention étrange et toute particulière.

Nous avions informé l’hermano  de la chose, mais il n’en avait cure jusqu’au soir où étant remonté prendre un «  jersey », la douce créature le suivit dans l’escalier avec un regard concupiscent et obligea le Quiot Jnr à s’enfermer dans la habitación  et  à attendre en observant  par le trou de la serrure que la  douce créature ait levé le siège...

Quand je vous aurais précisé que ce  palace nous avait été réservé par Molina, vous comprendrez qu’il ne pouvait être autrement que ce qu’il était.

Aussi, en sortant de cet endroit de  « perla fina » et pour continuer dans le même registre nous avions le choix entre deux établissements identiques qui servaient des consommations identiques tirées de tonneaux presque identiques.

La seule différence venait des tonneaux ; dans l’un ils étaient gros et dans l’autre petits.

Nous, on avait établi notre querencia au « Gros tonneaux » où, un matin à l’heure de l’apéro, nous commandâmes une première tournée composée d’un fino, d’une manzanilla et d’une copita de Málaga, le tout annoté par des croix à la craie sur un autre gros tonneau qui servait de comptoir pour un montant total de 12ptas. La même tournée dix minutes après n’en valant plus que 10, nous conduisit à, bien évidemment, en prendre une troisième !

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Or, le « Rubio » en ayant son couffle du Málaga, orienta son choix vers un Moscatel, ce qui lui valut la remarque du patron : «Hombre, es igual ;  un Málaga es un Moscatel… Un Moscatel de Málaga… ».

Pris sur un de ses terrains de prédilection, le « Rubio » essaya de démontrer la différence entre les deux breuvages et suscita immédiatement dans l’endroit une discussion épistémologique entre les clients du lieu  qui prirent fait en cause pour l’une ou l’autre des propositions.

La conclusion revint cependant au patron qui affirma « Señores, hay Moscatel de todo la’o ; hay Moscatel, de Sanluca’, hay Moscatel de Málaga, hay Moscatel de Londres, de Mocú, de Pekin’ o Moscatel de Honolulu… ».

Circulez, il n’y a rien à voir et balle au centre.

Il est certain qu’en sortant du « Zahira » et après avoir bu un coup au « Gros tonneaux », tu avais déjà, à onze heures du matin, vécu deux faenons d’anthologie qui laissaient augurer du reste de la journée et qui fait que quarante et une années après, il n’est nullement étonnant que la nuit dernière, j’ai rêvé que je retournais au « Zahira »...

 

Paul Hermé

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