Mardi 23 Avril 2024
Louis Husson

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Le plus Madrilène des novilleros français…

Pour le novillero dacquois Louis Husson, formé à l’école taurine « Adour Aficion » de Richard Milian, 2015 a été l’année du changement. Pas la révolution, non, mais plutôt une évolution dans sa vie personnelle, Louis donnant un coup de balai à sa routine et cherchant à s’émanciper. Sans rien renier de son passé, de ses attaches, mais en s’installant à Madrid, avec la ferme volonté de se prendre en mains et d’aller de l’avant. Rencontré récemment à Vic, il est revenu notamment sur sa temporada 2014, sur son installation et son adaptation à Madrid et bien sûr, sur les perspectives pour la saison qui se profile…

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« Pour moi, 2014 a été une saison de rodage dans la catégorie des novilladas piquées, le but étant surtout de m’adapter au style de l’utrero et à l’exigence de ces novilladas. Je pense qu’elle a été satisfaisante dans le sens où ça m’a permis très vite de noter la différence entre l’eral et l’utrero, de comprendre la maturité demandée, là aussi très différente de la sans picadors car il y a une marge importante entre les deux.

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Franchement, ce contact avec le novillo m’a fait énormément de bien, j’en avais un petit peu marre de l’embestida de l’eral, trop rapide et désordonnée. L’utrero m’a beaucoup apporté et en ce qui concerne les points positifs dans mon évolution au cours de la saison, ça  a été surtout ma capacité à apprendre et il y a eu une grande progression entre mes débuts à Mugron et la dernière à Arles. Et aussi l’enthousiasme que j’ai eu à relever des défis car l’on était partis pour une saison très discrète et préservée pour « se cuider », et au final, il a fallu assumer des courses dans des arènes de première alors que mon bagage technique n’était pas encore forcément en phase avec ça. Je pense m’être révélé dans les challenges, dans les complications liées au fait que j’ai pris des encastes différents et j’ai été très enthousiaste par rapport à ce genre de défi.

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C’est pour ça qu’en ce qui concerne les moments qui m’ont le plus marqué, ce sont ceux qui ont été difficiles pour moi mais qui m’ont apporté énormément, comme la faena à un novillo de Diego Puerta qui était un toraco et que j’ai dû prendre à Rieumes dans des conditions quelque peu extrêmes, ce qui m’a fait  beaucoup de bien d’un point de vue humain et émotionnel.

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Il y a eu aussi la novillada concours de Saint-Perdon qui s’est aussi déroulée dans des conditions difficiles sur le plan moral avec de nombreuses blessures et même si je n’ai pas été techniquement extraordinaire, je pense avoir assumé ma responsabilité et surtout m’être totalement investi  par rapport à la situation.

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Je le savais déjà en débutant, sur le point négatif, j’ai montré de manière évidente de grandes lacunes techniques car je ne peux pas inventer le toreo et j’ai progressé au cours de la saison. Quand on torée avec des José Garrido et quelques autres, qui ont beaucoup de toros à leur disposition, ça s’est forcément noté. Mais la technique n’est pas un problème en soi, ça se travaille et ça s’améliore, et pour le dernier novillo que j’ai lidié, de Coquilla de Sánchez Arjona à Arles, j’ai toréé de façon différente, avec plus de maturité, en faisant les choses plus templées, plus réfléchies, et même si cette faena n’a pas remporté un grand écho, elle a représenté pour moi celle de l’année ! Elle m’a montré un pas franchi dans mon toreo.

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Je fais actuellement une licence de droit et cette année, j’ai décidé d’aller à Madrid. Je pense que notre vie individuelle, en tant que personne, a une influence sur le toreo, et en fin de temporada, je me suis retrouvé chez moi à m’entrainer tout seul tous les jours. Ce n’est pas que ça me dérangeait, mais je me rendais compte que je n’allais pas inventer le toreo tout seul, j’avais besoin d’être un petit peu dans cette mouvance taurine, d’aller au campo et de rencontrer des gens qui puissent m’apporter des choses. Ça faisait un moment que j’avais la sensation qu’il me fallait partir à l’aventure, en quelque sorte de m’émanciper, de me débrouiller tout seul, de démarcher par moi-même pour faire bouger les choses. C’est une démarche mentale qui était en moi et qu’au final, j’ai associé à un projet de vie. Madrid a totalement correspondu à ce que j’attendais. J’y étais déjà allé avec quelques connaissances, j’avais des contacts qui m’ont orienté sur place pour prendre mes repaires et très vite, j’ai attaqué un rythme très soutenu, avec entrainement le matin à la Casa de Campo avec un professionnel, histoire d’avoir l’avis de gens expérimentés qui peuvent me conseiller et m’apporter leur vision. En outre, l’école taurine de Madrid m’accueille avec les élèves, même si je n’en fais pas partie. L’après-midi, je m’entraine au Batán, on a un préparateur physique, je côtoie des élèves en sans picadors, ce qui me permet d’entrer dans une dynamique taurine avec des jeunes de mon âge, c’est une forme de vie positive qui m’apporte beaucoup. C’est un choix que j’ai fait, je vis seul, avec des contacts tout de même et des amis qui me rendent service, mais le fait de prendre en mains mon cheminement était nécessaire et du coup, je m’enrichis de tout ce qui m’est proposé.

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Avec Richard Milian, le lien n’est pas coupé. Le Maestro m’a beaucoup apporté et il continue de m’apporter énormément. Nos relations sont bonnes, c’est mon apoderado, il me conseille et nous communiquons beaucoup. Il y a beaucoup de clarté entre nous, de compréhension, de complicité, on essaie de travailler en synergie, même s’il y a maintenant plus d’éloignement au quotidien.

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Pour revenir à la technique, j’ai conscience de mes qualités et mes défauts. En fait, en ce qui concerne ce qui n’est pas encore au point, ce sont des défauts qui entravent mon toreo. Par exemple, j’avais un problème pour bien lier les muletazos, la façon de présenter la muleta, le rythme, il y avait quelque chose qui clochait, des détails qui contrariaient la bonne liaison. Je suis en train d’y remédier, comme aussi la profondeur des muletazos où parfois j’étais pris de court, j’avais tendance à toréer un peu à l’encontre de ma manière de voir les choses. J’étais des fois trop accéléré, les muletazos n’étaient pas assez longs, je suis entrain de chercher et quand j’y parviens, je sens bien qu’on s’en retrouve grandi. Plus le muletazo a de profondeur, et plus on peut y mettre des choses. C’est le sens de ma recherche.

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Pour la saison qui se profile, j’en parle avec le Maestro qui ensuite démarche pour moi, mais en principe, la stratégie est menée en accord entre les deux, je lui donne mon ressenti et pour moi, plutôt que de me mettre en conditionnement de figura novilleril, j’aimerais chercher cette saison à prendre le maximum de toros, où que ce soit et avec différents encastes, histoire d’arriver de matador avec un bagage très important et la polyvalence nécessaire.

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J’ai la chance d’avoir un retour de la saison passée, où ceux qui m’ont fait confiance vont en principe me la renouveler, et même si ça n’a pas été une temporada triomphale avec des événements exceptionnels, je pense que les gens ont vu des choses positives. J’ai donc pas mal de contact, essentiellement sur la France pour le moment, mais on travaille aussi en direction de l’Espagne, et à mon avis, ça devrait se décanter assez rapidement. Je n’ai pas de nouvelles précises, mais notre ambition, c’est aussi de passer les Pyrénées… Las Ventas, j’y passe souvent devant, ce n’est pas un objectif à court terme, mais c’est vraiment un challenge, et franchement, ça m’intéresserait d’y toréer. C’est une arène qui prend les tripes et ça donne envie ! Je n’ai jamais eu l’occasion de voir une corrida à Séville, mais rien qu’en me baladant dans les rues, on sent que ça respire le toreo et ce serait évidemment fantastique de toréer dans la Maestranza ! Mais franchement, je n’ai pas trop envie de penser aux plazas dans lesquelles je vais aller toréer, ce qui m’intéresse, c’est de toréer tout court, où que ce soit.

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Concernant les toreros, je n’ai jamais eu de modèles, et pour reprendre une expression populaire, je préfère manger à tous les rateliers, c’est-à-dire prendre le meilleur de chacun, ou ce qui me correspond dans chacun. Mais j’avoue que depuis toujours, j’ai quand-même une attirance envers certains maestros, et pour moi, le naturel l’emporte sur l’artificiel. Selon moi, les trois toreros qui s’approchent le plus de cette conception sont Morante, José Tomás et… Juan Mora ! Quand on voit les faenas importantes péguées par Juan Mora, cette forme de chercher l’essence de soi-même dans le toreo, de se livrer, de s’abandonner totalement, c’est davantage le concept que le propre style, et ça m’impressionne.

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Plus généralement, je tiens à préciser que je poursuis mes études de droit par correspondance, je suis affilié à la Sorbonne, je reçois les cours, je travaille à la maison, ce qui me permet, même si ce n’est pas toujours simple, de combiner travail universitaire et toreo. Quand on passe sa journée à s’entrainer et à parler de toros, puis qu’on rentre à la maison, qu’on allume l’ordinateur et qu’on passe aux devoirs, ce n’est pas toujours évident ! Mais je n’ai pas trop le choix … Pour le moment, ma scolarité s’est très bien passée, mais en ce qui concerne l’Université, j’en saurai un peu plus quand j’aurais passé mes examens !!!

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Pour conclure, j’ajoute que je suis dans une dynamique positive et constructive, et on verra les répercussions tout au long de cette temporada. Chaque fois que je discute avec des aficionados, je me rends compte que j’ai la chance d’avoir un soutien réel de leur part, ils ont confiance en moi depuis toujours, ils m’ont laissé le temps d’évoluer et m’ont renouvelé leur soutien d’année en année. Je travaille pour continuer sur cette dynamique pour satisfaire cette aficion qui m’a soutenu et envers laquelle je suis très reconnaissant ! »

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RICHARD MILIAN

Quand on évoque Louis, Richard n’est jamais très loin ! Aussi, il m’a semblé judicieux d’avoir son avis, et comme d’habitude avec Richard, tu branches la pile et il te dit le reste ! Résumé de notre entrevue…

« A l’époque où il y avait une école taurine à Hagetmau, il l’a d’abord intégrée. J’avais proposé de m’occuper des plus avancés, mais c’est tombé à l’eau, puis cette école a cessé son activité et deux ou trois gamins sont venus vers moi alors qu’ils avaient onze-douze ans. Pour parler de Louis, j’avais déjà vu en lui un profil, une attitude, un port de tête et un regard. Je pensais alors que pour pouvoir être torero, il fallait déjà ressembler à un torero !!! Et avec Louis, c’était le cas…

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Il a progressé et malgré son jeune âge, il avait déjà sa personnalité. Louis a fait son chemin en sans picadors, il a été très sérieux dans les entrainements, et avec lui, j’ai surtout travaillé sa posture, car il était un peu raide, ce qui s’est un peu amélioré avec le temps.  Je voyais en lui une forme d’approche très réfléchie face à l’animal, un peu comme un scientifique, il ne réagissait pas forcément avec son instinct naturel de combattant, il était capable de relever le défi, mais avec une stratégie dans sa tête. C’était sa nature, je me suis adapté à toutes les situations, c’est mon travail. Je ne veux pas faire un double de Richard Milian, mon inquiétude étant de me retrouver avec un garçon avec une blouse blanche qui serait toujours à la recherche de ce qu’il fait, mais c’est trop tard car le toro n’attend pas, ce n’est pas comme au cinéma où tu peux toujours refaire la scène ! Peu à peu, il a emmagasiné plein de situations grâce à son intelligence et il parvient maintenant à être plus relâché car il a aussi plus de technique, mais il est aussi plus ouvert et un peu plus spontané que ce qu’il était  au départ.

On ne fait pas ce qu’on veut, mais pour cette deuxième année en piquée, j’essaie de le mener au mieux, surtout dans la conjoncture actuelle, sans avoir l’appui d’une grande empresa, et c’est lui-même qui m’a demandé de ne pas refuser d’élevages, se sentant capable d’affronter des fers compliqués et d’aller dans des arènes qui pèsent davantage sur la présentation et les responsabilités. Louis a maintenant dix-huit ans, ses parents lui ont laissé la possibilité d’une ouverture, il est parti en se responsabilisant et quand il m’a annoncé qu’il partait à Madrid, j’ai compris qu’il avait besoin de s’affirmer et de s’émanciper.

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Louis est droit, il est très mature et responsable. Avec lui, j’ai fait une dizaine de novilladas, il n’a pas totalement explosé, mais pour sa première année avec picadors à dix-sept ans, à Rieumes, où devant un adversaire sérieux et sous une trombe d’eau, alors que le président voulait annuler, il a pris sur lui de poursuivre et a coupé les deux oreilles ! Ce garçon qui en apparence parait fragile a créé cette surprise, ce qui prouve bien qu’il a du fonds.

En tant que professionnel, mon premier avis était d’avoir affaire à un garçon pas totalement défini, un peu sur le reculoir, et là je m’aperçois que petit à petit, il trouve son équilibre et s’endurcit. Certes, les miracles n’existent pas dans cette profession, je me méfie des étoiles filantes, mais là, c’est quelqu’un qui est sur l’interrogation et ne se donne que lorsqu’il est sûr du résultat ou de la probabilité de réussite.

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Concernant son départ à Madrid, je suis enchanté car il y a des moments où l’on ne peut pas rester au lit à attendre le déjeuner, c’est-à-dire qu’il faut se bouger. C’est une forme de cassure, une nouvelle étape, le tout est qu’il me tienne au courant, même à distance. Il ne part pas à Madrid pour vivre la nuit, mais pour changer d’air car ici, en hiver, il n’y a pas grand-chose. Il ne veut pas perdre de temps, s’imprégner le plus possible et avoir de nouveaux contacts. Là où je l’ai mis en garde, c’est qu’il ne faut pas être quatorze pour gérer une situation. Les amis c’est une chose, ils sont là en complément, mais si l’on s’éparpille, c’est le début des complications et ça enlève du sérieux à la stratégie mise en place. Pour ma part, je continue à bosser, à être en rapport avec lui et poursuivre sa préparation d’apprenti torero car il n’est pas encore professionnel. J’essaie de lui apporter encore le plus que je peux avec mon entourage et les personnes qui m’aident et le jour où pour l’apodérer il y a une personne sérieuse qui va le respecter, il me le dira et tout se passera le mieux du monde. Le problème, c’est que si c’est pour le mettre entre les mains d’une personne de mon niveau qui n’a pas les sentiments et le vécu que j’ai avec lui, il va être trahi.

On ne peut pas envisager la suite sans avoir entamé la saison, tout dépendra de ses résultats. C’est quand même lui le patron de sa personne, mais il faut que l’on se concerte, moi pour essayer de corriger les défauts et lui, par son application et son implication, pour se corriger et encore progresser. On est en symbiose totale, Louis est très attentif et capable d’autocritique, possédant une valeur fondamentale, l’humilité.

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Il a beaucoup de qualités, mais le plus gros défaut technique qu’il devra encore corriger, ce serait d’arriver à pousser encore plus les toros, donner plus de profondeur, d’amplitude au mouvement, il faudrait qu’il travaille plus sur l’horizontale. C’est lié à son concept, mais aussi à son physique. Il travaille beaucoup la musculation et il faudrait qu’il y ait un peu plus de souplesse, de fondu, mais ça vient aussi avec l’expérience. Il est un peu sur le repli, mais finalement, ça fait partie de sa personnalité.

On a fait un peu plus que prévu l’année dernière, pas forcément toujours là où on aurait voulu aller, parfois avec des novilladas fortes, et cette année, on passe à une autre étape, avec des novilladas sérieuses, surtout dans le Sud-Ouest où l’on n’est pas loin des corridas de toros. Sans dévoiler de plazas car c’est prématuré, je mise au départ sur une douzaine de novilladas en France, en Espagne c’est un peu plus compliqué de par les restrictions sur les budgets et le nombre de courses. En définitive, je pense qu’il sera en fin de saison à une vingtaine de novilladas, ce qui par les temps qui courent, n’est pas trop mal. Essayons avant tout d’être à la hauteur de ce que l’on s’impose dans le présent pour surprendre dans le futur !

Concernant l’éventualité de son alternative, il ne faut pas aller trop vite, la technique est une chose, le physique en est une autre. A chaque âge correspondent des potentiels physiques et mentaux, c’est pour ça qu’il ne faut pas brûler les étapes, chaque chose en son temps ! »

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A l’orée de la temporada 2015, suerte aux deux « complices ». Que leur stratégie soit la bonne et qu’elle réussisse…