Mercredi 13 Novembre 2019
L’incroyable héritage du Castañar
Jeudi, 29 Mars 2012

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Deuxième volet de la saga du Conde de Mayalde, par Julien Aubert…

Il est des terres uniques où lorsque l’on s'y promène dans les  sentiers, on sent frémir dans notre gorge puis dans nos poumons, lorsque l'on respire, toute son histoire… Et quelle histoire allons-nous conter aujourd’hui ! La semaine dernière, nous évoquions la fabuleuse histoire de la dynastie des Chorlitos que l’on retrouve dans l’élevage du Conde de Mayalde. Cette évocation n’était que le point de départ d’un voyage à travers l’histoire de la noblesse castillane qui nous conduira, désormais, à découvrir les incroyables anecdotes dont regorge la propriété du Castañar, terres sur lesquelles sont nés les taureaux qui seront lidiés dans les arènes d’Arles le 7 avril prochain.

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L’œuvre de Francisco de Rojas Zorilla décrit l’incroyable richesse du Castañar avec une telle précision qu’il est fort probable que celui-ci ait eu l’occasion de visiter la propriété. Certains documents attestent de son intention d’acheter cette propriété qui le fascinait. Il la décrit de la sorte :

A cinq lieues de Tolède,
Votre cour et ma patrie,
Se trouve une propriété,
Dans laquelle vit un paysan,
Que l’on appelle el Castañar,
Qui se trouve dans les montagnes,
Et qui fait partie des anciennes possessions
De l’Espagne impériale.
En son cœur se trouve un couvent,
Situé au pied d’une montagne froide (…)
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Ruines du Couvent de Cisneros

Sans aucun doute, Del rey abajo, ninguno est une oeuvre singulière car, si elle décrit avec précision le Castañar, elle met en lumière un autre lieu incroyable : Le couvent franciscain du Castañar dans lequel s’était retiré le Cardinal Francisco Jiménez de Cisneros, aux pieds des monts de Tolède, afin de trouver un paix spirituelle et une certaine tranquillité.

Le Cardinal Cisnero et l'isolement du Castañar

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Aujourd’hui en ruines, le couvent fondé en 1415 par Juana de Palomeque et Juan Ramírez de Guzman, propriétaires du Castañar, a hébergé durant plusieurs années celui qui allait lancer en Espagne la réforme de l’église catholique, visant de la sorte à ce que l’ordre religieux soit respecté avec plus de sérieux, comme le fit Richelieu en France. Personnage clé de la Renaissance espagnole, si Jiménez de Cisneros rendit célèbre le couvent du Castañar, il fut aussi l’un des proches conseillers d’Isabelle la Catholique et il fonda l’importante Université d’Álcala de Henares.

Le couvent, appartenant aujourd’hui au Marquis de las Almenas, oncle de Rafael Finat, Conde de Mayalde et propriétaire de l’élevage du même nom, diffusa durant près de quatre siècles et demi une idée très marquée de la réussite, grâce à la robustesse de l’homme, la région montagneuse obligeant à une vie austère, et au respect des règles catholiques qui, si elles contraignaient le corps, permettaient de voir l’âme sauvée. Cet isolement rendait très difficile l’accès au couvent. Ainsi, on retrouve des récits relatant les parties de chasse au cœur du Castañar auxquelles assistait le roi Carlos III. Ce dernier, en 1781, devait être accompagné de plus de soixante soldats, faute de pouvoir emprunter des chemins obstrués par d’innombrables jonchements de branchages. Le carrosse du Roi ne pouvant se frayer un chemin, celui-ci devait loger dans un palais situé à Cuerva, un village attenant à la propriété. La nuit, de nombreux loups menaçaient d’attaquer le cortège, ce pourquoi il fallait que le Roi soit logé dans un endroit certain.

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Buste du Conde de Mayalde, Maire de Madrid, réalisé par Francisco Navarro Santafé

Les monts immenses qui constituent une grande partie de la propriété du Castañar ont toujours été, et le sont encore, le lieu de parties de chasses, les fameuses monterías. Dans les années 1950, alors que le Conde de Mayalde, José Maria Finat y Escriva de Romaní, était Maire de Madrid, il invite le prince, futur roi d’Espagne, Juan Carlos II, à participer à une montería sur les terres du Castañar. C’est un personnage étonnant qui raconte cette montería, Francisco Navarro Santafé.

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Francisco Navarro Santafé, auteur de l’Ours devant lequel tout touriste se fait photographier et que l’on peut observer sur la place de la Puerta del Sol à Madrid, fut un sculpteur qui dans les années 1950 enseigna au sein de l’Ecole de Frabrique Officielle de Céramique. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Francisco Navarro Santafé eut une relation étonnante avec le Maire de Madrid.

Lors d’une visite du Maire de Madrid à l’Ecole de Fabrique Officielle de Céramique, José María Finat y Escriva de Romani, Conde de Mayalde et grand père de Rafael Finat, découvre avec quelle justesse Francisco Navarro est capable de réaliser des bustes, à tel point qu’il va demander à l'artiste, lors d’une seconde visite,  de réaliser le buste de sa femme : Casilda de Bustos y Figueroa, duchesse de Pastrana. Surpris par la qualité de l’œuvre, le Conde de Mayalde remercia chaleureusement l’artiste avant de lui faire une grande surprise, à quelques jours de Noël. En fin de journée, alors que le modeste sculpteur achevait son travail, quelqu'un frappa à la porte. On lui demanda s’il était bien Francisco Navarro Santafé, ce à quoi il répondit de manière positive. Un homme lui offrait une corbeille immense, contenant du champagne Pomery, deux jambons de Jabugo, des bonbons, des turrones, des liqueurs, du vin et deux boites de Havanes.

Pour Santafé, qui n’avait jamais goutté de jambon Jabugo, un tel présent était insensé. A tel point qu’il offrit 50 pesetas à l’émissaire dépêché pour l’occasion, pourboire qu’il n’aurait jamais imaginé donner un jour, lui qui avait un salaire si modeste.

Quelques semaines plus tard, en réponse à la lettre de remerciements écrite par Francisco Navarro, le Conde de Mayalde invita l’artiste à séjourner le temps d’un week-end dans le château édifié quelques années auparavant par le Maire de Madrid sur les terres du Castañar. A partir de ce moment, Francisco Navarro se lia d’une profonde amitié avec le Conde de Mayalde.

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Invitation envoyée par le Conde de Mayalde à Francisco Santafé

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Buste de l’épouse du Conde de Mayalde, Maire de Madrid, réalisé par Francisco Navarro Santafé

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Palais d’El Castañar. Carte postale sur laquelle Francisco Navarro Santafé précise dans quelle chambre il a dormi !!!

La Statue équestre du Viconte de Rias

Le 25 février 1955, alors que le sculpteur séjournait chez les Mayalde, un terrible évènement va marquer profondément la famille et Francisco Navarro : le décès du fils ainé de Jose María Finat y Escriva de Romani, Rafael Finat y de Bustos. Emportés par les eaux du fleuve Tajo, Rafael Finat y de Bustos et son cousin le Marquis de las Esprillas, furent retrouvés après plusieurs jours de recherche. Ce décès précipité fit que José María de la Blanca Finat, second de la fratrie, hérita du titre de Conde de Mayalde.

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Francisco Navarro raconte que lors d’une visite au Castañar, la Marquise de Corvera, épouse du Conde de Mayalde, en parcourant l’écurie de la propriété avec le sculpteur, lui montra le cheval préféré du fils disparu, un certain Apollon. La nuit durant, Francisco Navarro ne réussit à fermer l’œil que très tard. Lorsqu’il le put, il crut voir le jeune homme décédé à cheval sur Apollon. Il décida alors de sculpter cette image afin de l’offrir aux Condes de Mayalde. Il le raconte de la sorte :

C’est précisément lorsque j’ai terminé de modeler la statue équestre du jeune Marquis que sont apparus les cadavres des deux cousins. Nous sommes alors tous allés sur les lieux de la découverte et là, on les vit, sortis du fond de l’eau grâce à une grille de fer, recouverts de boue et d’algues. Je me suis moi-même approché afin d’entrevoir un détail du visage, mais ils étaient tous deux défigurés. Le Conde s’inclina gravement devant celui qui, selon les dire des policiers, était son fils, dans le but de le reconnaitre à travers la boue qui le recouvrait. Une médaille en or représentant la vierge du Castañar pendait au bout d’une petite chaîne, détail qui permit au Conde de Mayalde de reconnaitre qu’il s’agissait de son fils. Il prit la médaille entre ses mains et il dit avec stoïcisme : « c’est bien lui ». Son air grave m’impressionna. Pas une seule exclamation ; pas une seule larme.

L’enterrement eut lieu. Quelques jours plus tard, les Condes de Mayalde s’en allèrent en voyage en Jordanie, invités par le Roi de ce pays. Cependant, lorsque je leur ai offert la sculpture du Fils monté sur son cheval Apollon, en voyant la statue de son fils, le Conde se mit à pleurer, sans qu’il ne parvienne à contenir son chagrin.

Cette histoire symbolisait cette amitié profonde entre le Maire de Madrid et un artiste qui, sans le premier, n’aurait jamais pu vivre ce qu’il vécut. Quelques temps plus tard, Francisco Navarro réalisait une sculpture de la Virgen de la Blanca, vierge qui avait réalisé tant de miracles au sein du couvent Castañar, et que l’on retrouvait gravée sur la médaille du jeune défunt.

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Arbre généalogique de la famille du Conde de Mayalde

Le légat de la princesse d’Eboli

Si nous avons évoqué plus haut l’histoire du Cardinal Jiménez de Cisneros, nous n’avions pas parlé de son amitié avec le grand Cardinal de Mendoza. Il est le père de l’une des femmes les plus étranges et fascinante de l’Espagne du siècle d’Or, la Princesse d’Eboli.

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Portrait de la Princesse d'Eboli

Ana de Mendoza de la Cerda, Princesse d’Eboli, a inspiré de nombreux romans et films. Elle fut la première duchesse de Pastrana, titre que porte aujourd’hui le père du Conde de Mayalde, José María de la Blanca Finat y Bustos. La princesse d’Eboli, qui portait un bandeau sur un œil, est connue pour avoir organisé l’assassinat d’un conseiller de Don Juan de Austria, Escobedo, fils de l’empereur Carlos V et frère du Roi d’Espagne Felipe II. Après avoir tenté de l’empoisonner à trois reprises lors de repas donnés dans la Finca « La Casilla », appartenant à Antonio Pérez, un des conseillers intimes du roi Felipe II, la princesse d’Eboli et Pérez décident de l’éliminer le 31 mars 1578, en le faisant assassiner à quelques pas de la maison de la princesse.

Le roi Felipe II, qui avait invité Rui Gómez de Silva, noble portugais, Prince d’Eboli et Duc de Pastrana, à se marier avec Ana de Mendoza, se rendit compte de la trahison de la princesse d’Eboli, il la fit arrêter et la contraignit à terminer sa vie enfermée dans son palais, celui des ducs de Pastrana, situé à Guadalajara. Par ailleurs, il se dit que la Princesse se penchait une fois par jour à une fenêtre du palais, durant une heure, afin de profiter de la lumière du jour, d’où le nom attribué à la place située au pied de cette fenêtre : la plaza de la hora (la place de l’heure).

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Palais des Ducs de Pastrana à Guadalajara

C’est au cours du XIXème siècle qu’un juge attribua le titre de Duc de Pastrana à la famille de Marquis de Corverá, dont Rafael Finat Riva, actuel Conde de Mayalde, est descendant.

Un homme hors du commun

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Gouvernement du Conde de Romanones

Si le grand-père de Rafael Finat Riva fut Maire de Madrid dans les années 1950, l’arrière-arrière-arrière-grand-père de celui-ci occupa, lui aussi, ce poste dans les années 1900. Álvaro de Figueroa y Torres, Conde de Romanones, fut un homme politique de premier plan, un homme incontournable du paysage politique espagnol du début du XXème siècle. Il fut 17 fois ministre, trois fois président du conseil des ministres sous Alfonso XIII et président du Sénat.

Il maria sa fille, Casilda Figueroa y Alonso Martínez (petit fille du grand homme politique Alonso Martínez) avec Rafael de Bustos y Ruiz de Arana, Duc de Pastrana, fils du Marquis de Corvera qui venait d’hériter du titre de Duc de Pastrana. Tous deux eurent une fille, Casilda de Bustos y Figueroa, qui se maria avec José María Finat y Escriva de Romani dont nous avons longuement parlé au cours de cet article.

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Cette incroyable histoire se retrouve aujourd’hui fédérée au cœur des fameuses terres du Castañar de Cisneros. Au pied des chênes centenaires aujourd’hui protégés, sont nés les taureaux qui samedi prochain fouleront le sable des arènes d’Arles. Leur souffle puissant portera, à n’en pas douter, l’histoire extraordinaire des terres du Castañar et celle des Ducs de Pastrana.

Julien Aubert -http://toreart.wordpress.com/



 

Paul Hermé

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