Samedi 20 Juillet 2024
PATRICE
Vendredi, 19 Avril 2024
sev19triana
 
Séville (2) : Théophile visite Triana, se voit proposer des Murillo et ne peut visiter la plaza de toros...
 
« Sur une place qui avoisine la puerta de Triana, je vis un spectacle fort singulier. C’était une famille de bohémiens campés en plein air et qui composait un groupe à faire les délices de Callot. Trois pieux ajustés en triangle formaient une espèce de crémaillère rustique, qui soutenait, au-dessus d’un grand feu éparpillé par le vent en langues de flamme et en spirales de fumée, une marmite pleine de nourritures bizarres et suspectes, comme Goya sait en jeter dans les chaudrons des sorcières de Barahona. Auprès de ce foyer improvisé était assise une gitana au profil busqué, basanée, cuivrée, nue jusqu’à la ceinture, ce qui prouvait chez elle une absence complète de coquetterie ; ses longs cheveux noirs tombaient en broussaille sur son dos maigre et jaune et sur son front couleur de bistre. À travers leurs mèches désordonnées brillaient ces grands yeux orientaux faits de nacre et de jais, si mystérieux et si contemplatifs, qu’ils relèvent jusqu’au style la physionomie la plus bestiale et la plus dégradée. Autour d’elle se vautraient, en glapissant, trois ou quatre marmots dans l’état le plus primitif, noirs comme des mulâtres, avec de gros ventres et des membres grêles qui les faisaient ressembler plutôt à des quadrumanes qu’à des bipèdes. Je doute que les petits Hottentots soient plus hideux et plus sales. Cet état de nudité n’est pas rare et ne choque personne. On rencontre souvent des mendiants qui n’ont pour vêtement qu’un lambeau de couverture, un fragment de caleçon très-hasardeux ; à Grenade et à Málaga, j’ai vu vaguer sur les places des gaillards de douze à quatorze ans moins habillés qu’Adam à sa sortie du paradis terrestre. Le faubourg de Triana est fréquent en rencontres de ce genre, car il contient beaucoup de gitanos, gens qui ont les opinions les plus avancées en fait de désinvolture ; les femmes font de la friture en plein vent, et les hommes s’adonnent à la contrebande, à la tonte des mulets, au maquignonnage, etc., quand ils ne font pas pis....
 
 
… Le soir, comme pour nous ramener au sentiment de la réalité, en regardant la Calle de la Sierpe, où demeurait don César Bustamente, notre hôte, dont la femme, née à Jérès, avait les plus beaux yeux et les plus longs cheveux du monde, nous étions accostés par des gaillards très bien mis, de la tournure la plus convenable, avec lorgnon et chaîne de montre, qui nous priaient de venir nous reposer et prendre des rafraîchissements chez des personnes muy finas, muy decentes, qui les avaient chargés de faire leurs invitations. Ces honnêtes gens semblèrent d’abord fort étonnés de nos refus, et, s’imaginant que nous ne les avions pas compris, ils entrèrent dans les détails plus explicites ; puis, voyant qu’ils perdaient leur temps, ils se contentèrent de nous offrir des cigarettes et des Murillo, car, il faut vous le dire, l’honneur et aussi la plaie de Séville, c’est Murillo. Vous n’entendez prononcer que ce nom. Le moindre bourgeois, le plus mince abbé, possède au moins trois cents Murillo du meilleur temps. Qu’est-ce que cette croûte ? c’est du Murillo genre vaporeux ; et cette autre ? un Murillo genre chaud ; et cette troisième ? un Murillo genre froid. Murillo, comme Raphaël, a trois manières, ce qui fait que toute espèce de tableau peut lui être attribuée et laisse une admirable latitude aux amateurs qui forment des galeries. À chaque coin de rue, on se heurte à l’angle d’un cadre : c’est un Murillo de trente francs, qu’un Anglais vient toujours d’acheter trente mille francs. « Regardez, seigneur cavalier, quel dessin ! quel coloris ! C’est la perla, la perlita. » Que de perles l’on m’a montrées qui ne valaient pas l’enchâssement et la bordure ! que d’originaux qui n’étaient seulement pas des copies ! Cela n’empêche pas Murillo d’être un des plus admirables peintres de l’Espagne et du monde…
 
 
... La place des Taureaux était fermée à notre grand regret, car les courses de Séville sont, à ce que prétendent les aficionados, les plus brillantes de l’Espagne. Cette place offre la singularité de n’être que demi-circulaire, du moins pour ce qui regarde les loges, car l’arène est ronde. On dit qu’un violent orage abattit tout ce côté, qui depuis ne fut pas relevé. Cette disposition ouvre une merveilleuse perspective sur la cathédrale, et forme un des plus beaux tableaux qu’on puisse imaginer, surtout quand les gradins sont peuplés d’une foule étincelante, diaprée des plus vives couleurs. Ferdinand VII avait fondé à Séville un conservatoire de tauromachie, où l’on exerçait les élèves d’abord sur des taureaux de carton, puis sur des novillos avec des boules aux cornes, et enfin sur des taureaux sérieux, jusqu’à ce qu’ils fussent dignes de paraître en public. J’ignore si la révolution a respecté cette institution royale et despotique. ― Notre espérance déçue, il ne nous restait plus qu’à partir ; nos places étaient retenues sur le bateau à vapeur de Cadix, et nous nous embarquâmes au milieu des pleurs, des cris et des hurlements des maîtresses ou femmes légitimes des soldats qui changeaient de garnison et faisaient route avec nous. Je ne sais pas si ces douleurs étaient sincères, mais jamais désespoirs antiques, désolations de femmes juives au jour de captivité, ne se laissèrent aller à de telles violences ! »
 
Théophile Gautier (1811/1872). Voyage en Espagne (1859). Chapitre XIV.
 
 
Datos 
 
Triana est un des onze districts de Séville.
 
Il est situé à l'ouest de la ville, sur l'île fluviale de la Cartuja. Il est limité à l'ouest par le Guadalquivir et les communes de Camas, de Tomares et de San Juan de Aznalfarache, au sud par le district de Los Remedios, à l'est par la darse du Guadalquivir et les districts Nord, Macarena et Casco Antiguo et au nord par la commune de Santiponce. Depuis le centre de Séville, on y accède notamment par le pont Isabelle II, que les Sévillans appellent pont de Triana.
 
Le district est connu pour être traditionnellement un quartier d'artisans, spécialisé notamment dans l'art de la poterie et des azulejos. Il est également célèbre pour ses toreros (Juan Belmonte, Antonio Montes, Manuel Jiménez “Chicuelo”,…), ses chanteurs et ses danseurs de flamenco, dont il est considéré comme le berceau. Triana a longtemps été le quartier gitan de Séville. Avec la pression du développement immobilier, ils ont été expulsés vers les banlieues dans les années 1970.
 
Bartolomé Estebán Murillo, né à Séville probablement le 31 décembre 1617 et mort dans la même ville le 3 avril 1682 est un peintre baroque espagnol.
 
Il est avec Diego Vélasquez, Francisco de Zurbarán et José de Ribera l'un des principaux représentants du Siècle d'or en peinture et le chef de file de l'école de Séville, second centre artistique de l'Espagne au XVIIe siècle après Madrid. Contrairement à ses prédécesseurs et contemporains andalous, il n'a jamais quitté Séville et n'a reçu aucune commande de la cour d'Espagne.
 
Bien que l'essentiel de ses œuvres soient religieuses comme La Vierge du Rosaire, il est très renommé pour ses peintures de genre, particulièrement des portraits de femmes et surtout d'enfants pauvres, tel le portrait du Jeune mendiant conservé à Paris au musée du Louvre, qui ont donné aux scènes de vie quotidienne leurs lettres de noblesse à l'âge baroque et ont fait sa renommée.
 
Patrice Quiot