Mardi 25 Juin 2024
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Samedi, 06 Avril 2024
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Mexico, micro, stylo et toros : Ernesto Navarrete y Salazar, «Don Neto»…
 
Sa carrière derrière un micro ou un stylo à la main a commencé accidentellement, sous l’impulsion d’un toro qui lui a ouvert le ventre. C’était à Aguascalientes en 1939. Le jeune Don Neto, passionné de boxe, et plus encore de tauromachie, se préparait à une carrière dans les arènes. Il faisait ses gammes de novillero depuis deux ans, lorsque ce coup de corne a changé son destin. « J’ai dû arrêter durant plus d’une année et ma mère m’a dit de ne pas continuer ».
 
Alors, il est devenu journaliste, d’abord chroniqueur radio sur XEQK, puis également dans la presse écrite.
 
L’aventure à l’AFP a commencé plus tard, par hasard.
 
« La mère d’un ami torero vendait des tacos dans la rue. Un jour, j’ai appris qu’il y avait une agence de presse internationale dans cette rue, c’était l’AFP. J’y suis allé, j’ai proposé mes services au directeur de l’époque qui a accepté. J’ai commencé alors à écrire des dépêches sur les corridas ».
 
C’était l’époque où les toreros étaient des stars qui circulaient aux bras de jolies femmes et fumaient le cigare. L’époque où les corridas déclenchaient beaucoup de passion et peu de controverses. Don Neto fut l’ami du célèbre Manolete et de quelques autres grands matadors tombés depuis dans l’oubli. Dans ses albums de photos en noir et blanc, il apparaît souvent à leur côté, micro à la main. Il a commenté en direct depuis Séville une corrida, « une première à l’époque », enregistré plus de 1.200 chroniques radio, publié un nombre incalculable d’articles et de dépêches. Don Neto a fondé également la revue « Ovaciones », consacrée exclusivement à la tauromachie, « qu’on lui a volée plus tard » et donné des cours de journalisme tauromachique. Il a aussi organisé la cérémonie de remise des prix des meilleurs toreros de l’année que remettaient les dix actrices mexicaines les plus connues de l’époque.
 
Les matadors défilaient dans les locaux de l’AFP pour voir Don Neto. Le torero Alfredo Real avait un jour menacé : « Si Don Neto ne commente pas la corrida, je ne torée pas ! » Une autre fois, le président mexicain l’a fait chercher en pleine rue pour l’inviter à déjeuner et parler de taureaux. Il avait aussi interviewé le président Georges Pompidou à l’Elysée, qui lui a parlé des arènes de Nîmes...
 
…. Sa fille l’amenait parfois à la plaza de toros pour écrire ses dépêches, mais le plus souvent, il couvrait les corridas derrière son poste de télévision.
 
Avant le début de la corrida il dépliait sa chaise de camping posée contre le mur de sa chambre, près de son lit, au-dessus duquel figuraient un Christ ainsi qu’une photo de jeunesse de sa défunte épouse. Il mettait son casque amplificateur, chaussait des lunettes de vue, prenait son carnet et un feutre noir. Et il notait, en lettres majuscules, le nom des toreros, les noms des ganaderías, appréciait la qualité des passes, véroniques, demi-véroniques, mariposas, et la bravoure des bêtes.
 
« Je coupe le volume car je ne veux pas entendre les commentateurs. Souvent, je ne suis pas d’accord avec eux. J’ai eu par le passé des problèmes avec les promoteurs de corridas, car je dis ce que je vois, je dis la vérité, j’ai toujours voulu dire la vérité, cela parfois déplaît ».
 
Pour lui, la tauromachie relevait de l’art. « Mais pour cela, il faut que le torero ait une personnalité ».
 
Don Neto se levait alors de son fauteuil et mimait dans son salon les gestes d’un matador qui toréait mécaniquement, sans grâce, par à-coups, et celui, qui au contraire, dans les lents mouvements de la cape, faisait surgir une forme d’expression artistique.
 
« Pour être un bon torero, il faut trois choses, disait-il : la tête, le cœur et le ventre. La tête pour comprendre le taureau et savoir comment le toréer, le cœur pour avoir le courage suffisant de le faire et le ventre pour toujours avoir la faim et l’envie de devenir un grand torero ».
 
Don Neto écrivait vite, mais c’est par téléphone qu’il dictait à la rédaction de Mexico ses papiers.
 
« Grâce à lui, se souvient Leticia Pineda, journaliste à l’agence, nous avons été les premiers à informer les médias en 2010 du grave accident subi par le matador espagnol José Tomás dans l’arène d’Aguascalientes. Et puis Don Neto a ensuite suivi toute l’histoire. Cela nous a donné un grand avantage par rapport à nos concurrents ».
 
Don Neto se disait fier d’appartenir à une agence internationale et de savoir que ses dépêches seraient lues jusqu’en Espagne, au Portugal ou en Colombie. « C’est toujours la carte de visite de l’AFP qu’il donnait pour se présenter », commente sa fille Marta.
 
De temps à autre, il faisait une apparition au bureau de l’AFP à Mexico, situé dans le quartier à la mode de Roma, non loin de la plaza de toros qu’il a vu construire. Toujours élégant, discret et courtois. Il lui arrivait souvent de verser une petite larme lors de ses visites, submergé par les souvenirs.
 
Le 19 septembre 1985, Don Neto se trouvait dans les locaux de l’AFP, situés alors au 28ème étage de la tour Latinoamericana, lorsqu’un tremblement de terre avait dévasté Mexico et fait entre 6.000 et 20.000 morts.
 
« Quand ça a commencé à trembler, nous sommes descendus par l’escalier. Les parois bougeaient, des failles s’ouvraient dans les murs. Lorsque je suis arrivé en bas, j’ai vu des gens qui priaient à genoux sur le trottoir ».
 
A la grande époque, Don Neto organisait des fêtes somptueuses en l’honneur des toreros à l’hôtel Régis, où se pressait le tout-Mexico. L’hôtel s’est effondré lors du séisme.
 
« Il se servait de sa mémoire pour écrire des contes qui parlaient de corridas, et peindre des tableaux qui représentaient des visages de toreros, des paysages de bord de mer, des animaux. C’était aussi un grand danseur, amateur de swing, un artiste, un séducteur », confie Marta.
 
Mais c’était sa passion du métier de journaliste qui le guidait « il ne pourrait pas arrêter, c’était toute sa vie ».
 
D’ailleurs, fait-elle remarquer, depuis qu’il travaillait pour l’AFP, lorsqu’il décrochait le téléphone, il disait toujours « Allô, Allô », en français.
 
 
Sources ; AFP « Les coulisses de l’info » par Sylvain Estibal Directeur du bureau de l'AFP à Mexico. Ancien rédacteur en chef photo pour l'Europe et l'Afrique et l'Amérique latine.
 
Datos 
 
Né le 7 novembre 1918 à Veracruz, Ernesto Navarrete y Salazar, “Don Neto”, journaliste mexicain spécialiste de la tauromachie, est décédé à Puerto Vallarta en 2016, la veille de ses 98 ans.
 
 
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Patrice Quiot