Vendredi 01 Mars 2024
PATRICE
Mercredi, 22 Novembre 2023
jr22pq
 
Un clin d’œil à l’ami qui nous a quittés - Jean Rossi - : L’homme qui marchait…  
 
Une nouvelle de Jean Rossi, publiée dans «Torofiesta» du 3/06/2021.
 
« C’était il y a bien longtemps. Peut-être début juin 1971 ou 1972. Il était dix heures du matin. Je filais en direction de Lunel afin d’être à Marseille en début d’après-midi. Le mistral qui soufflait en rafales violentes avait rendu le ciel lumineux et la température glaciale.
 
Hier, lundi de Pentecôte, c’était le dernier jour de la feria nîmoise. A la sortie de l’ultime corrida, nous étions tristes comme des écoliers la veille de la rentrée des classes en voyant la foule se disperser sans se prêter au rituel des commentaires après la course. Dans un dernier et dérisoire sursaut de révolte contre le train-train du quotidien qui allait à nouveau nous engluer dans sa monotonie, nous avions décidé de faire une ultime virée dans les cafés du centre-ville.
 
Ce matin, les effets indésirables mais prévisibles de cette thérapie se manifestaient douloureusement. J’avais l’impression qu’un cercle de fer enserrait ma tête comme s’il s’agissait d’une futaille.
 
Le ciel d’un bleu dur, le soleil agressif qui m’éblouissait et les bourrasques du mistral qui chahutaient mon véhicule m’exaspéraient. J’avais une grande envie de retourner me remettre au lit mais, bon gré mal gré, cédant aux exigences, je continuais la route à petite vitesse de peur d’être renversé par les coups de boutoir de ce vent en folie.
 
C’est alors que je vis, de l’autre côté de la route, un homme qui marchait à pas lents. Au premier coup d’œil il n’y avait rien qui puisse attirer l’attention, si ce n’est que ce promeneur était vêtu d’un costume de torero d’un bleu incertain et coiffé d’une montera.
 
Un sentiment d’inquiétude m’envahit et je compris l’urgence de revenir à une meilleure hygiène de vie. Je fermais les yeux quelques secondes afin que la vision s’efface de ma vue.
 
Quand je les rouvris le mirage persistait : je l’avais dépassé et le voyais dans le rétroviseur, allant son train solennel de légionnaire à la parade. Je répétais, mais en y mettant plus de conviction, mes promesses de sobriété, refermais les yeux pour les ouvrir à nouveau et jeter un regard furtif et inquiet dans le rétroviseur. Hélas, l’apparition allait toujours du même pas et je voyais nettement les ors de son costume étinceler sous les rayons violents de ce premier jour de juin.
 
Heureux, je ne tardais pas à être rassuré sur ma santé mentale en voyant les conducteurs des véhicules qui me croisaient regarder, ébahis, la petite silhouette vêtue d’or. Je compris enfin que je n’étais pas victime d’un délire éthylique et pris la décision de l’accoster afin d’avoir le cœur net sur sa présence ici.
 
Deux kilomètres plus loin, garé sur le côté de la route, j’attendais qu’il arrive à ma hauteur et, le moment venu, je traversais la route et arrivais à ses côtés. Ses longues enjambées régulières lui permettaient d’avancer rapidement et j’avais du mal à rester à sa hauteur.
 
Comme s’il était certain de trouver la solution à ses problèmes dans cette marche obstinée, il ne faisait aucune attention à ma présence et allongeait au contraire son pas pour arriver plus vite à ce qu’il semblait nettement percevoir dans un horizon qui serait proche pour lui.
 
Faisant appel à mes maigres connaissances d’espagnol je le saluais et lui demandais ce qui motivait sa présence ici en pareille tenue. Tout en parlant, je l’examinais à la dérobée. Agé d’une vingtaine d’années, de taille moyenne, il avait le teint olivâtre et les yeux fendus des latinos américains d’origine indienne.
 
Je ne me trompais pas, il était Colombien, de Cali et il m’expliqua qu’après l’alternative il avait gagné l’Espagne où un personnage du négoce taurin lui avait fait signer quelques courses. Il avait subi beaucoup de blessures, parfois graves, et l’administration lui avait retiré sa carte professionnelle.
 
A mesure qu’il parlait, tout s’éclairait. Récemment, en effet, j’avais lu dans une revue spécialisée, qu’un torero colombien, trop souvent blessé et en trop peu de temps, s’était vu notifier une interdiction définitive de toréer par le ministre de l’intérieur, ministre de tutelle des toreros en Espagne.
 
Sans raccourcir son pas il me dit que cette décision était injuste et que toutes les lettres qu’il lui avait adressées pour demander de revenir sur sa décision étaient restées sans réponse. Il avait alors décidé, avec sa foi naïve d’homme simple, d’aller voir Picasso pour lui demander d’intervenir en sa faveur.
 
Il s’arrêta soudain de parler et d’expliquer une affaire qu’il avait dû répéter cent fois depuis son départ. Je décidais alors de ne plus l’importuner et lui souhaitais bonne route et bonne chance dans sa démarche.
 
Quelques instants plus tard, à nouveau installé dans la voiture, je reprenais la direction de Marseille. J’accélérais comme pressé de mettre le plus possible de distance entre l’apparition et moi, de ne plus voir les ors du costume briller dans le rétroviseur.
 
Le cercle de fer qui me serrait la tête depuis le matin s’était détendu et je n’éprouvais plus les migraines tenaces de la gueule de bois. En revanche, j’étais pris d’un malaise étrange depuis mon entretien avec le torero. Son histoire, baroque et tragique à la fois, m’avait plongé dans une méditation morose.
 
Pendant mon séjour à Marseille, sa présence ne m’avait pas quitté l’esprit et en prenant le frais, le soir sur le Vieux Port, je reconstituais, sans grand risque d’erreurs, son enfance et son bref parcours de torero.
 
Ainsi, je l’imaginais, enfant malingre, énième rejeton d’une famille nombreuse, né dans un bidonville de Cali, ville où la violence et la misère côtoient l’insolente opulence des nantis et le charme énigmatique des plus belles filles de Colombie. 
 
Je l’appelais, pourquoi pas… Paquito. 
 
Marqué par sa naissance qui lui enlevait toute perspective d’avenir, il lui restait les boulots minables ou la petite délinquance.
 
Un oncle, qui avait servi dans la cuadrilla d’un torero local, lui donna quelques rudiments de toreo. Nanti de ce bagage sommaire, il se fait remarquer dans des courses de village, ce qui lui valut des contrats dans de petites arènes où se confirmèrent ses bonnes dispositions.
 
Il connut des joies indicibles quand le succès était au rendez-vous, mais aussi son premier coup de corne et la violence des publics qui défoulaient sur lui, leur semblable, des siècles d’humiliation quand ils jugeaient ses prestations insuffisantes.
 
Dans la foulée, il reçut une alternative sans retentissement et décida, sur les conseils de l’oncle, d’aller confirmer à Madrid et de s’y installer. Madrid, olympe de la tauromachie qui fait rêver les toreros comme Florence fascine les peintres et Paris les écrivains du monde entier !
 
Avec les quelques pesos gagnés dans les dernières courses et une collecte dans son quartier, il s’envola vers la capitale espagnole où il s’installa dans une pension de famille de la place Santa Ana. Paquito aimait cette ambiance feutrée et vieillotte de début de siècle où il reconstituait, tant bien que mal, une seconde famille.
 
Le matin, il s’entraînait avec des latinos comme lui et passait les après-midi dans un café taurin devant un café crème. D’après mes calculs, ce devait être le mois de février et l’hiver de glace madrilène n’était pas encore terminé.
 
Il manquait à mon histoire un personnage essentiel à la carrière de tous les toreros : le manager, l’apoderado. J’en inventais un sur mesure que j’affublais des signes les plus significatifs de la profession pour lui donner plus de vraisemblance : chapeau cordobés aux larges ailes, doigts boudinés cerclés de bagues et chemise cubaine sur un ventre proéminent.
 
Il s’appelait don Modesto, dirigeait la carrière de deux toreros banderilleros et souhaitait en engager un troisième, sud-américain de préférence, pour un surplus d’exotisme. 
 
Le patron du café les présenta et, après une longue discussion, Paquito avait l’assurance de signer cinq ou six contrats et d’autres … si tout se passait bien, précisait don Modesto.
 
L’horizon s’éclaircissait et, pour la première fois de sa vie, mon petit colombien faisait des projets d’avenir. A travers l’épaisse fumée de cigares coupée par un rai de lumière où dansait la poussière de la salle, il se voyait, après une saison de succès en Europe, débarquer à Bogotá où presse et télévision l’attendaient à l’aéroport.
 
Avant d’être reçu officiellement à la mairie, il répondait aux interviews, embrassait les filles et signait des autographes. Il irait ensuite à Cartagena de las Indias, la merveille des Caraïbes, où il se pavanerait sur les plages privées des hôtels de luxe avec les plus belles filles de la bourgeoisie bogotane. Quelle revanche il allait prendre sur une enfance sans joie, faite de frustrations et de mépris !
 
Le trio commença de tourner avec réussite dans de petites communes aux alentours de Madrid. Le toreo dynamique de Paquito plaisait à ce public besogneux, chiche d’un argent durement gagné et plus enclin à admirer une activité, même proche de la fébrilité que les gestes alanguis des toreros raffinés. Comme il toréait en faisant appel à un petit nombre d’idées simples, il compensait la minceur de son bagage technique par sa réussite aux banderilles et une grande vaillance.
 
Paquito s’enfermait dans la surenchère dangereuse de l’émotion, le seul domaine où il pouvait concurrencer ses compagnons de cartel. Quand ses adversaires présentaient peu de risques, sa tauromachie reflétait des fadeurs cruellement révélatrices qui illustraient la conception répétitive de son toreo. Il était alors contraint de susciter le danger et se réfugiait dans des attitudes théâtrales proches du ridicule. Il devenait ainsi une sorte de commis voyageur de l’héroïsme.
 
Il prenait de plus en plus de coups à chaque corrida et son corps d’une maigreur héréditaire de pauvre supportait difficilement d’être ainsi malmené. Sa fine silhouette de belluaire possédé laissait la place à un corps fragilisé, plombé par les blessures. Les coups de corne étaient hâtivement soignés et refermés dans des infirmeries douteuses d’arènes de village ; les cicatrices s’ouvraient lors d’efforts trop violents.
 
Au début du mois de mai il toréait dans une commune des Asturies, un pays de mineurs où Franco avait fait ses premières armes dans la répression sanguinaire des grèves.
 
Une terre à l’image de ses habitants, rude, sans fantaisie, avare d’indulgence.
 
Hélas l’énergie vitale de sa race commençait à s’émousser. Plus grave encore la peur se glissait en lui, sournoise, comme une lente infection qui affaiblissait sa volonté. Ce fut sa dernière corrida. Devant les exigences du public asturien qui demandait toujours plus de passes à des toros qui en consentaient peu, il prit des risques de désespéré et reçut un coup de corne à la cuisse en tuant son dernier adversaire. Cette fois, on l’emporta dans une clinique où il subit une longue intervention chirurgicale qui nécessitait plusieurs jours de convalescence ; mais don Modesto ne l’entendait pas ainsi. Paquito devait toréer dans quelques jours et il devait être sur pied rapidement.
 
Il le ramena rapidement à la pension de famille où une lettre du ministère l’attendait. On lui signifiait, après cette dernière blessure, l’interdiction définitive de toréer. Paquito pensa un moment à se révolter contre l’administration, ensuite contre don Modesto dont il découvrait les manœuvres mercantiles et inhumaines.
 
Comme il n’avait pas appris la révolte, il pensa au suicide puis, dans un dernier réflexe de soumission, il se tourna vers l’homme providentiel, en l’occurrence Picasso, dont on lui avait dit qu’il était près des humbles et aimait le peuple. C’est un progressiste, un révolutionnaire ajoutait-il.
 
Sans connaître la signification exacte de ces derniers mots, Paquito choisit Séville comme point de départ de son périple don quichotesque pour gagner Vallauris où habitait le peintre, qui ne manquerait pas, espérait-il, d’intervenir en sa faveur auprès du ministre.
 
C’est à la suite de cette folle décision que je le rencontrai sur le bord de la route, ce lendemain de feria nîmoise. Une dizaine de jours après je me trouvais à Remoulins où je savourais un café à petites gorgées tout en feuilletant le journal de la région.
 
Il faisait beau, c’était les vacances et, après un bon déjeuner chez des amis, je n’avais plus qu’à me laisser filer doucement vers Montpellier.
 
Soudain tout s’assombrit. Dans les pages locales je venais de lire un titre : « Le toréador (sic) n’a pas été reçu par Picasso ». Une photo illustrait l’article qui montrait Paquito – c’était bien lui ! - au garde à vous devant la maison du peintre. Il fixait obstinément le judas du portail de telle façon qu’il me faisait penser à Hamlet examinant le crâne de Yorick, le fou du roi.
 
L’article précisait que le toréador était resté toute la journée, sans boire ni manger, devant la maison et qu’il n’abandonnait son attitude figée que pour sonner de temps à autre, à la porte de l’artiste. Après près de dix heures d’attente il avait quitté les lieux sans un mot et s’était dissout dans l’effervescence estivale de la côte d’azur.
 
J’étais abasourdi devant autant d’indifférence de la part du peintre de Guernica. J’ai su, plus tard, après sa mort survenue un ou deux ans après, qu’il vivait sans sortir de son atelier où son entourage le maintenait en dehors de tous les événements extérieurs.
 
En reprenant la voiture j’essayais d’imaginer la suite des événements. Paquito était certainement rentré à Madrid, peut-être à la pension de famille ? Avait-il tenté de se reconvertir dans la vente de billets de loterie, comme cireur de chaussures ou marchand de glaces dans les arènes ?
 
Je n’arrivais plus à retrouver son visage et à imaginer pour lui une nouvelle vie. Au fil du temps, son image s’estompa au point de disparaître mais son souvenir restait toujours ancré en moi.
 
Aujourd’hui, il me plaît de penser qu’il avait abandonné son inertie obtuse de bête battue qui ne réagit plus aux coups pour quitter la place avec la dignité simple, indifférente et singulière d’un roi en exil. »
 
Jean Rossi
 
Extrait de «Pasiphae et autres nouvelles du Prix Hemingway» 2007/ Editions « Au diable Vauvert »
 
(NDLR : Sur la photo, Jean Rossi à gauche, dans un salut impérial, à côté de Patrice. RIP, Amigo…)