Mardi 23 Avril 2024
PATRICE
Mardi, 24 Octobre 2023
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Faire danser la pensée (1)…
 
« Danser. Le voulez-vous ?... »
 
Derniers mots écrits par Nietzsche (1844-1900) dans « Le Gai Savoir » (1882).
 
« Danser un « désir tout autre » et tout à fait singulier (particulièrement pour quelqu’un qui, comme moi, ne « danse » que dans les bibliothèques en papillonnant de livre en livre, et passe une grande partie de sa vie assis à une table, un stylo à la main, essayant de faire danser les mots sur des feuilles de papier blanc). Je veux parler d’un désir rare, en effet. Et profondément anachronique. Celui de vouloir danser la mort – et même de vouloir danser dans l’entre-deux infiniment risqué de deux morts, la sienne et celle d’un taureau sauvage. 
 
Un mot, donc, quelques mots ou bouts de phrases, sur la danse extrême du torero José Tomás. Ce que j’ai vu le 15 juin 2008 dans les arènes madrilènes de Las Ventas aura gravé en moi l’image même, intranquille, infiniment puissante et fragile, de ce que peut constituer, radicalement, une « puissance d’être affecté ». Tout a été dit, redit et contredit, en Espagne et ailleurs, sur José Tomás : Petit bout d’homme que beaucoup appellent, éperdus, « maestro de maestros » (et à qui beaucoup de doctrinaires taurins auront longtemps cherché des poux dans la tête, avant de capituler devant sa grandeur). Nijinski, à l’évidence, fut bien moins respecté. 
 
J’ai vu, ce jour-là, José Tomás danser la mort en face – et surtout pas « marcher à la mort », comme on le dit des persécutés, ni même « éviter la mort », comme on le dit des gens malins. Pour le dire un peu plus précisément : danser aux deux morts. Celle que le rituel taurin lui prescrivait de donner, et celle dont un monstre noir antédiluvien, irrésistiblement puissant dans sa volonté de tuer, le menaçait à chaque bribe d’instant. 
 
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Ce que j’ai vu ce 15 juin 2008, je l’ai bien sûr mal vu, n’étant pas de ces aficionados qui savent - par un art de la mémoire dont seuls les vieux cinéphiles, à ma connaissance, peuvent se prévaloir encore – faire de chaque instant d’une corrida quelque chose comme un impérissable monument de mémoire précise et ciselée, susceptible de gloses à l’infini. J’ai vu confusément. Du moins ai-je pressenti quelque chose comme un extraordinaire pas de trois. Au centre de tout : le temps de l’immobilité. Attendre sans broncher – aguantar : endurer, souffrir, patienter, résister –, et pourtant le fauve arrive de toute sa force. Ce n’est pas une immobilité d’être éternel ou plus solide que tout, mais au contraire une suspension fragile d’oiseau dans le vent contraire. Il tient pour l’instant. Ça passera ou ça cassera. Tension partout : le taureau charge, vingt-trois mille personnes font entendre qu’elles retiennent leur souffle, et pourtant cela tend à l’immobilité. Au mieux de tout, le temps de la caresse : moments de frôlements suaves, enchaînements de gestes devenant irréels parce que vus comme impossibles, tangentes de danger lorsque la corne passe si près et que la masse énorme peut tout renverser sur son passage. 
 
Au pire : temps de la blessure. Mortelle, cela arrive, bien sûr. Et c’est cela que le danseur taurin accepte comme la condition d’existence de toute sa « puissance d’être affecté ». Plusieurs fois, ce jour-là, j’ai cru le voir transpercé de part en part. Mais non, il avait mis son corps entre les cornes mortelles, comme sur cette photographie où dans les mêmes arènes, en 2001, il avait été soulevé par le taureau, fétu de paille et de paillettes. Il fut bien, ce jour de 2008, gravement blessé par trois fois, comme le rapporta Jacques Durand dans l’une de ses irremplaçables chroniques : « Une statue de pierre couverte de sang. Le sien, celui du toro. Il a trois coups de cornes dans le corps, un de vingt centimètres en haut de la cuisse droite, un dans le genou, un dans le mollet, et… rien. Il torée comme si de rien n’était. […] Pas de tour de piste. Il est blanc, son habit est rouge de sang, il a un petit sourire. Il part à pied à l’infirmerie Anesthésie, opération. » 
 
Homme homérique, entre l’air et la pierre. Constamment « immobile à grands pas ». Ne voyant aucun affect « lisible » que son visage eût exprimé, je comprenais que la « puissance d’être affecté » n’avait, chez lui, aucun signe mimique à produire. Elle traversait, elle portait et emportait tout son corps, tous ses gestes, son être entier et, même, l’espace qu’il créait autour de lui. Son affection – à tous les sens du mot – pour le taureau et le toreo, on la voyait dans l’ensemble de sa danse, jusque dans cette folie apparente qui le faisait attendre sans bouger, les deux jambes droites, face à la charge mortelle, et sans dévier, jusqu’à se faire, comme on dit si bien, prendre. 
 
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José Tomás demeure impersonnel dans l’arène, par modestie et par grandeur. Il regarde souvent vers le sable. Ce n’est pas lui qui est ému, c’est sa danse qui consiste, dans la rencontre avec l’animal, à émouvoir ou « commouvoir l’air » tout entier dans l’arène immense : « en el aire conmovido », ainsi que l’écrivait Federico García Lorca dans le premier poème de son Romancero gitano. Sa concentration même tient à ce que Deleuze disait de l’émotion : qu’elle ne dit pas je, qu’elle est de l’ordre de l’événement et non de quelque subjectivité « personnelle ». 
 
S’il y a chorégraphie, elle est dictée non par un principe d’auteur ou, même, d’« artiste » – classique ou baroque, puriste ou « trémendiste » – mais, simplement, par l’éthique d’un digne placement de l’homme en face de ses deux morts à faire danser ensemble. Il y a aussi les heures d’agonie. La danse coupée nette en une seule volte-face. 
 
Le 24 avril 2010, dans les arènes d’Aguascalientes, au Mexique, le taureau Navegante infligea au torero, en un retournement de tête d’à peine un quart de seconde, une cornada extrêmement grave. « Le sang giclait à gros bouillons de sa cuisse gauche », écrivit Agustín Morales Padilla. « La corne a tranché la veine saphène et la fémorale. » Le rapport médical du docteur Alfredo Ruiz Romero indiquait : « Il s’agit d’un coup de corne de trente centimètres dans le triangle de Scarpa. Il affecte l’artère et la veine fémorales, avec lésions vasculaires. » On demandait aux spectateurs, par haut-parleurs, de donner leur sang, puisque José Tomás se vidait entièrement du sien. « Les volontaires se pressaient pour donner… » Les journaux racontèrent, mois après mois, la très lente et douloureuse « récupération » du torero, à travers des opérations chirurgicales successives au Mexique puis en Espagne. 
 
(A suivre)
 
Georges Didi-Huberman.
 
Dans : « Perspective Actualité en histoire de l’art »/ 30 décembre 2020.
 
 
Patrice Quiot